Il y a encore cinq ans, parler de « trail » dans un dîner en ville provoquait à peu près la même réaction qu’évoquer l’ultramarathon ou le biathlon : un hochement de tête poli, suivi d’un « ah oui, courir dans la boue, hein ». Une discipline de niche, réservée à une poignée d’illuminés capables d’enchaîner 100 kilomètres et 6 000 mètres de dénivelé positif sans sourciller.
Il y a une dizaine de jours à peine, la même scène se rejouait à Chamonix, sauf que cette fois, la ville entière ne parlait que de ça. Des dizaines de milliers de spectateurs agglutinés le long des sentiers, des cloches de vache secouées à s’en décrocher le poignet, une arrivée filmée en direct et commentée comme une finale de Ligue des Champions, des athlètes suivis en live tracking par des centaines de milliers de personnes qui ne courent probablement jamais plus de dix kilomètres dans l’année. La grande classique de l’ultra-trail autour du Mont-Blanc n’est plus un rendez-vous de spécialistes : c’est devenu, l’espace d’une semaine, l’un des évènements sportifs les plus suivis de l’été en France. Alors la question mérite d’être posée frontalement : le trail est-il en train de devenir mainstream ? Et si oui, est-ce vraiment une mauvaise nouvelle ?

Des chiffres qui ne trompent pas
Le trail running est aujourd’hui l’une des pratiques sportives dont la croissance est la plus rapide en France, portée par une vague post-running qui a vu des millions de coureurs urbains chercher, après le bitume, un terrain plus brut, plus incertain, plus vivant. Les inscriptions aux courses nature explosent, les magasins spécialisés voient affluer un public qui, dix ans plus tôt, se serait plutôt dirigé vers un rayon de chaussures de running classiques, et les réseaux sociaux regorgent de comptes dédiés à la préparation, aux « vert » du jour et aux paysages traversés en courant.
Mais le vrai signal, c’est ailleurs qu’il faut aller le chercher : dans les dressings. Le trail a suivi, avec quelques années de décalage, la même trajectoire que la randonnée et le gorpcore avant lui. Les vestes coupe-vent ultralégères, les shorts techniques à poches multiples, les guêtres intégrées et surtout les chaussures à crampons agressifs sont sortis des sentiers pour s’inviter au quotidien. On ne s’habille plus seulement pour courir en montagne : on emprunte les codes esthétiques de la performance pour aller travailler, boire un café ou se balader en ville. La technicité est devenue un vocabulaire de style à part entière.

Salomon, du laboratoire de course à la rue
S’il y a une marque qui incarne ce basculement mieux que n’importe quelle autre, c’est bien Salomon. La maison annécienne, fondée en 1947 au pied des Alpes, a longtemps été une référence presque secrète, réservée aux coureurs les plus engagés et aux athlètes d’élite. Puis il y a eu la XT-6, sortie en 2013 comme simple chaussure de trail technique, relancée en 2018 sur le segment lifestyle, et devenue depuis un objet culte porté aussi bien par des ultra-traileurs que par des créateurs, des musiciens et des it-girls qui n’ont jamais mis un pied sur un sentier. Ce grand écart entre performance pure et désirabilité esthétique n’a rien d’un hasard marketing : c’est très exactement l’ADN que Salomon a choisi de cultiver, en laissant sa division Sportstyle puiser directement dans les codes visuels de ses modèles de course les plus techniques, plutôt que de créer des silhouettes purement décoratives.

C’est ce même laboratoire, littéralement, que la marque vient de remettre sur le devant de la scène avec sa S/Lab Genesis 2, disponible depuis cet été. Le label S/Lab n’est pas une simple mention haut de gamme posée sur une gamme grand public : c’est l’endroit où Salomon co-construit ses produits avec ses athlètes maison, là où arrivent en premier les matériaux les plus coûteux et les innovations les plus pointues. La première Genesis avait déjà marqué les esprits en accompagnant certains des plus grands succès de l’ultra-trail mondial ces dernières saisons, prouvant qu’une seule et même paire pouvait tenir aussi bien sur un chemin roulant que sur une arête technique de haute montagne.
Pour cette deuxième génération, Salomon n’a pas cherché à tout réinventer, mais à corriger précisément ce qui coinçait : une nouvelle mousse optiFoam² à double densité pour un meilleur retour d’énergie sur la durée, un chassis de stabilité redessiné et désormais intégré à la semelle intermédiaire, une géométrie de crampons retravaillée pour mieux mordre sur le rocher humide, et un drop abaissé pour plus de précision. L’empeigne en Matryx, elle, verrouille le pied avec une sensation de chausson quasi cousu-main, gage de fiabilité sur des courses qui peuvent durer plus de vingt heures d’affilée. Une évolution pensée avant tout pour la performance en montagne — mais qui, comme la XT-6 avant elle, porte en elle tous les codes esthétiques susceptibles de plaire bien au-delà des starting-blocks : silhouette basse et technique, guêtre intégrée, matières premium à l’œil autant qu’au toucher.

Une culture qui infuse, pas une tendance qui explose
Ce qui rend ce moment intéressant, c’est qu’il ne ressemble pas à un pur coup de communication. Le trail bénéficie du même mouvement de fond que la randonnée ou la course collective : une génération en quête de nature, de dépassement personnel et de rencontres réelles, qui a simplement trouvé dans l’effort en montagne un terrain d’expression plus radical, plus visuel, plus spectaculaire aussi à suivre depuis son canapé. Voir une poignée d’athlètes s’élancer dans la nuit autour du Mont-Blanc et courir pendant plus d’une journée entière a quelque chose d’assez fascinant pour capter un public bien plus large que celui des seuls pratiquants.
Et c’est précisément là que des marques comme Salomon tirent leur épingle du jeu : en refusant de choisir entre performance et style, elles offrent à ce nouveau public une porte d’entrée crédible dans un univers qui, il y a peu, semblait hermétique. On peut porter une paire pensée pour l’ultra sans jamais courir plus de cinq kilomètres, et s’en trouver simplement plus proche d’un imaginaire de montagne, d’effort et d’authenticité qui a le vent en poupe.
Alors non, le trail n’est pas devenu mainstream par accident, et ce n’est pas non plus une trahison de son exigence originelle. C’est plutôt la preuve qu’une discipline née dans l’exigence la plus totale peut, sans rien perdre de sa radicalité, devenir une culture à part entière — portée sur les sentiers comme dans la rue, par les athlètes du dimanche comme par ceux qui regardent, fascinés, depuis les hauteurs de Chamonix.


Crédits photo : Paul Fogiel pour Folkr









