Pour la troisième année consécutive, Miu Miu a posé ses valises au Palais d’Iéna le temps d’Art Basel Paris. Cette fois, la maison a laissé les clés à la cinéaste Alice Diop, qui y a signé sa toute première exposition : « Geste de Consolation ».
On connaît le Palais d’Iéna comme le décor des défilés Miu Miu, avec ses lignes brutes et sa monumentalité de béton. Du 21 au 25 octobre, il change de visage. Les podiums ont laissé place à un parcours d’une douceur inattendue, imaginé par l’une des voix les plus singulières du cinéma français. Pour la maison de Miuccia Prada, c’est une façon de prolonger l’esprit des Women’s Tales, ces courts-métrages confiés à des réalisatrices, et de rappeler que la mode peut aussi être un espace de pensée.
Le cinéma, mais pas seulement
Alice Diop est l’autrice de Saint Omer, de Nous et de Vers la tendresse. Elle avait déjà réalisé pour Miu Miu « Fragments for Venus » en 2025. Ici, elle sort de l’écran pour inventer une exposition mêlant film, photographie, sculpture, poésie, danse, musique et performance. Son point de départ : une question qui traverse toute son œuvre, celle de la représentation des femmes noires et de la façon dont ces images façonnent encore notre regard. La réponse tient dans le titre. Il s’agit de consolation, d’actes de réparation conçus par des artistes noires, chacune dans sa discipline, pour déjouer le regard fétichiste hérité de siècles d’histoire de l’art.
Quatre espaces, une traversée
Le parcours s’ouvre sur une photographie de l’artiste sud-africaine Zanele Muholi. Derrière elle, une installation vidéo sur double écran réunissait des images d’archives et des extraits de films, parfois violents ou dérangeants, parfois apaisants, qui ont nourri le regard de la réalisatrice.
On entre ensuite dans « Chambre à soi », sans doute le cœur battant de l’exposition : un salon-bibliothèque posé sur un patchwork de tapis aux couleurs vives, dont le motif a été créé par l’artiste Mary Lee Bendolph. Les livres qui ont marqué la pensée de Diop y sont en libre accès, comme le portrait d’une femme noire du XXIe siècle. Un décor presque domestique, niché dans le béton, où l’on avait envie de s’asseoir et de rester.
Au centre, la bibliothèque cède la place à une arène de performance. Des textes de Zora Neale Hurston, June Jordan, Audre Lorde, Marie NDiaye, Zadie Smith ou Penda Diouf y sont lus par des performeuses, dont Penda Diouf elle-même, Latifa Laabissi et Betty Tchomanga. La scène accueille aussi une version de Prophétique, création de la chorégraphe ivoirienne Nadia Beugré interprétée par six danseurs, puis les performances de la musicienne de Chicago Angel Bat Dawid et de son ensemble.

Une gardienne de bronze
Le voyage s’achève entre deux hauts murs, face à Sentinel (Mami Wata) de Simone Leigh. Cette sculpture de bronze de près de cinq mètres représente une silhouette féminine allongée, enserrée par un serpent. Elle réinterprète un puissant esprit des eaux ouest-africain, à la fois destructeur et créateur. Silencieuse et ambiguë, elle veillait sur tout l’espace.
Regarder, être regardé
Le plus beau tour de la scénographie tient à son usage du « spectatorat » comme langage architectural. Des estrades omniprésentes invitent à regarder les images, les performeuses, les autres visiteurs, puis à faire face à la sentinelle. Les regards se croisent, et le contraste entre cadre institutionnel et intimité domestique crée des degrés de confort et de collectivité très différents. Diop veut que le visiteur ressente plus qu’il ne comprenne, comme dans un montage de cinéma où le sens naît du passage d’une scène à l’autre.
Quand la mode prend le temps
À l’heure où les maisons multiplient les pop-ups et les collaborations éclair, cette exposition gratuite et éphémère tranche par son ambition. Elle rappelle que Miu Miu, depuis ses débuts, s’intéresse aux récits de la féminité et aux histoires de femmes qu’on a trop longtemps laissées dans l’ombre. Avec ce troisième projet au Palais d’Iéna, après Goshka Macuga en 2024 et Helen Marten en 2025, la maison confirme que son terrain de jeu dépasse largement les vêtements.









